"Ça y est, nous avons gagné, je viens de raccrocher avec Triki et il me confirme que tout est réglé", s'exclame-t-elle. Le "Triki" dont elle parle, avec une familiarité un peu feinte, n'est autre que le Dr Abdessalam Ali Triki, secrétaire des Comités populaires libyens, chargé des affaires africaines, grand connaisseur de la Mauritanie et financier, d'après les renseignements mauritaniens, d'au moins trois candidats aux précédentes élections présidentielles (1991, 1997 et 2003) avec, bien entendu, la bénédiction du Guide. L'anecdote revient sur les lèvres d’un membre de la délégation envoyée, par la junte, à Addis Abéba, lors du dernier Sommet des chefs d'état de l’Union africaine (UA), du 1er au 3 février 2009. Le témoin rapporte : « Nous étions dans le hall de l'hôtel quand Mohamed El Hassen Ould Hadj (dit Mohsen, vice-président du Sénat, ndlr) fait irruption et clame: "J'ai invité la plupart des délégations à diner, dans un grand restaurant de la place, j'ai réussi, avec beaucoup d'efforts, à les convaincre de notre position." S'attendant à des félicitations, le sénateur fut surpris de la froideur de la réaction de ses collègues parlementaires mais ces derniers ne se font prier pour lui en exposer la raison : Ils auraient apprécié qu'il les avertisse et leurs demande de l'accompagner afin de pouvoir, eux aussi, bien expliquer les tenants de la "rectification" du 6 août 2008. Dans le camp pro putsch, les susceptibilités s’exacerbent au quart de tour et nul ne souhaite se faire traiter d’inutile après le retour à Nouakchott. S'ensuit un échange animé entre, d'un côté, Ould Hadj frustré d’avoir négocié sans reconnaissance, toute une nuit, tandis que ses collègues, jaloux et de mauvaise foi font la fine bouche et, de l'autre, des parlementaires mécontents de s'être fait écarter de l’initiative. L'arrivée fracassante de Mint Mouknass interrompit le ping-pong des griefs, par son exclamation joyeuse ; en réalité, elle venait d'obtenir, de l'influent responsable libyen, la promesse de lui procurer un badge d'accès à la salle de réunion. » Déjà, par téléphone, elle assure le Général Ould Abdel Aziz de la victoire certaine et ce dernier la croit, comme il avalera des kilomètres de couleuvres durant ces trois jours de promesses trépidantes. Naha a de l’ambition, beaucoup. Elle prétend, ni plus ni moins, prononcer un discours devant les chefs d’États. Là, encore, le Général lui accorde du crédit. Du moins, le laisse-t-elle entendre à ses auditeurs à Nouakchott qu’elle inonde d’appels téléphoniques. Le lendemain, Naha s'introduira effectivement dans la salle des conférences de l'hôtel Sheraton Addis, où siégeaient les participants à la réunion du Conseil Exécutif de l’UA ; elle avait réussi à se faufiler, avec le perpétuel voile des mauresques qui la dénoncera un peu plus tard, parmi l’imposante délégation de la Jamahiriya, venue, en force, pour accompagner l’élection du Guide Kadhafi à la Présidence de l’organisation panafricaine. Mais les membres présents du Front National pour la Défense de la Démocratie (FNDD, coalition anti-putsch) la reconnaissent, à cause de ses vêtements si typiques et flamboyants, au beau milieu des officiels austères de la Libye, généralement mal fagotés, résidu de mauvais goût révolutionnaire oblige. Aussitôt, les activistes du FNDD avertissent le protocole. Après l'avoir priée de décliner son identité, des membres du service d'ordre ordonnent à la dame voilée de les accompagner hors de la salle, sans provoquer d’esclandre ; elle obtempère et se retire, en silence, sous le regard amusé des témoins immédiats de la scène. Mais la déception des membres de la délégation pro putsch ne durera longtemps puisqu'ils apprennent la désignation, d’ailleurs prévisible sauf par eux, de Mouammar Kadhafi, en qualité de président de l'UA. Aussitôt, Mint Mouknass devient une carte maitresse du dispositif diplomatique de la junte. I. Portrait d’une débutante Née en 1968, elle obtient son baccalauréat en 1987 et part suivre des études à Paris. Elle revient au bout de cinq ans, diplôme moyen en poche et obtient un poste de responsable commerciale à la Société des Boissons Mauritaniennes (SOBOMA). Elle y demeure jusqu'à 2001, date du décès de son père, feu Hamdi Ould Mouknass, fameux ministre des affaires étrangères de Mokhtar Ould Daddah, puis opposant rallié à Ould Taya. La fille aînée hérite, du même coup, d’une fortune considérable qu’elle partage avec deux frères plutôt rangés et apolitiques, d’un parti de notables attrape-tout et d’un portefeuille ministériel, sans charge précise, un peu comme une sinécure. Elle figure désormais Ministre Conseillère à la Présidence et dirige, en réalité, l'Union pour la Démocratie et le Progrès (UDP), devenant ainsi la première mauritanienne à conduire un parti politique. Elle réussit, malgré son jeune âge et le statut de femme, à garder la clientèle politique de son père mais elle semble de moins en moins encline à y mettre le prix. Pendant les quatre ans où elle restera ministre de Maaouiya Ould Taya, elle s'efforcera d’assumer, non sans de mémorables excès de zèle, tous les abus du dictateur de l'époque. Jamais, elle n’en critiquera la moindre décision et, à chaque fois que l'occasion lui est donnée, elle fustigera ses opposants. Elle restera ministre jusqu'au coup d’état du 3 août 2005, avènement du Colonel Ely Ould Mohamed Vall. Peu après, le chef de la Transition la reçoit, au Palais Présidentiel. Au sortir de l'audience, elle dit tout le bien qu'elle pense du putsch encore frais et se répand en invectives contre le pouvoir de Ould Taya ; pour autant, elle ne gardera pas son maroquin. A l'image de la majorité des soutiens de Ould Taya, Mint Mouknass suivra, à la lettre, toutes les injonctions du nouveau maitre du Palais : Elle nouera des alliances politiques avec les "indépendants" (que la presse appellera, non sans humour, les "indépendants d'Ely"). Il s'agit d'une nébuleuse tribalo-régionale mise en place afin d'assurer la victoire, à la présidentielle de 2007, de Sidi Mohamed Ould Cheikh Abdallahi, le favori des militaires.
Elue députée de l'UDP, son parti, elle obtient une audience à la Présidence, peu après l’investiture de Ould Cheikh Abdallahi mais, rapidement, elle se rend compte qu'elle n'occupera pas la place à elle réservée par Ould Taya. Dépitée, elle s'envole vers Paris ; de là, elle rejoint Tripoli où elle s'établira, au motif de vendre, aux libyens, une usine de traitement du poisson à Nouadhibou. Elle y reste jusqu'à l'éclatement, au grand jour, de la rivalité entre le Président Ould Cheikh Abdallahi et son puissant chef de cabinet militaire, le Général Ould Abdel Aziz. Naha prend le risque, sans doute pour la première et dernière fois de sa vie de fille gâtée, d’engager ses élus, à fond, contre le Président qu’elle avait aidé à faire élire. C'est le début de la fronde parlementaire, laquelle s’achève par le putsch du 6 août 2008. Le lendemain, s'exprimant sur Al Jazeera en direct de Tripoli, Mint Mouknass apporte son soutien à la junte. "Le refus du Président [Ould Cheikh Abdallahi, ndlr] d'écouter sa majorité a causé un blocage institutionnel, qui menaçait de précipiter le pays dans une grave crise" déclare-t-elle. Son séjour à Tripoli lui a permis, laisse-t-elle croire sur un ton sibyllin, de nouer des relations privilégiées, voire privées, avec certains dignitaires du régime libyen. Elle met son carnet d'adresse au service de la reconnaissance internationale du putsch et s’y emploie à fond. Elle compense la limite intellectuelle par un excès d’activisme plus ou moins compatible avec son état de fille de bonne famille, de surcroît célibataire. Depuis le début de la semaine, de hauts responsables libyens sillonnent la Mauritanie, en vue de trouver le meilleur endroit où le Guide conduirait la prière annuelle du Maouloud. Ils semblent jeter leur dévolu sur Chinguetti ; accessoirement, ils se mettent à prospecter les chances d’un dialogue fructueux entre les protagonistes de la crise consécutive au putsch du 6 août 2009. Ainsi, au moment où les trois principaux protagonistes de ce conflit se dirigent vers Tripoli où Kadhafi les recevra, Naha Mint Moknass déblaie déjà le terrain, au profit du Général Ould Abdel Aziz. Certains, dans l’entourage de ce dernier, restent sceptiques quant aux relations prétendues de la dame. Kadhafi, que Naha Mint Moknass dit compter parmi ses amis (sic), a été mandaté aux bons offices, par le groupe de contact international sur la Mauritanie, lors de sa dernière réunion, à Paris, le 20 février 2009. L’ultime tentative de règlement intervient après la transmission du dossier mauritanien au Conseil de Sécurité de l'ONU, prélude des sanctions ciblées contre les membres de la junte et leurs soutiens civils. Depuis le 20 février, Naha Mint Moknass alimente tous les espoirs de partialité libyenne envers la junte. Sa côte auprès du Général Ould Aziz est à son sommet. On ne tombe que de haut. II. Eclairage : Le contexte d’une crise L’option du durcissement sur la Mauritanie résulte du blocage constaté, dans l’attitude intransigeante de la junte, envers la communauté internationale ; ainsi, le Conseil de paix et de sécurité de l'Union africaine (CSP-UA), lors de sa séance du 5 février 2009 à Addis Abéba s’engage-t-il sur la voie des sanctions, confirmée à Paris. Le CSP-UA est composé de quinze États : Afrique du Sud, Algérie, Cameroun, République du Congo, Éthiopie, Gabon, Ghana, Kenya, Lesotho, Libye, Mozambique, Nigeria, Sénégal, Soudan et Togo. Trois États africains siègent au Conseil de Sécurité de l'ONU ; ils sont élus pour la période du 1er janvier 2008 au 31 décembre 2009. Il s'agit du Burkina Faso, de la Libye et de l'Ouganda. L'UA compte 51 membres, soit tous les pays d'Afrique, à l'exception du Maroc, de la Mauritanie et de la République de Guinée. - Le Maroc avait quitté l’Organisation de l'unité africaine (OUA) le 12 novembre 1984, en signe de protestation contre l’admission de la République Arabe Sahraouie Démocratique (RASD), proclamée par le Front Polisario. Le Maroc revendique le territoire et l’administre. Lors de la création de l’Union africaine qui a pris le relais de l’OUA en 2001, les autorités marocaines ont affirmé que la nouvelle institution répétait "l'erreur originelle commise par l'OUA, en permettant à cette entité fantoche, de signer l'acte constitutif et de le ratifier par la suite". - Après le coup d’état du 6 août 2008 et l’avènement du Haut Conseil d'Etat (HCE), une junte présidée par le Général Mohamed Ould Abdel Aziz, la Mauritanie a été suspendue de l'Union africaine conformément à l’article 4 de sa charte qui interdit ce procédé de conquête du pouvoir. - Le 22 décembre 2008, le président guinéen Lansana Conté décède des suites d'une longue maladie. La nuit suivante, l’aile civile du régime s'affaire à organiser l'intérim suivant les procédures prévues par la Constitution mais, le 23 décembre 2008 au matin, de jeunes officiers proches du capitaine Ousmane Conté, le fils du défunt, décident, unilatéralement, dans un discours à teneur résolument sociale, la dissolution du gouvernement ainsi que la suspension de la Constitution. Le même jour, le capitaine Moussa Dadis Camara, un officier subalterne de l'armée guinéenne, est porté à la tête du Conseil national pour la démocratie et le développement (CNDD). Le lendemain, il s'autoproclame président de la République de Guinée et promet des élections "libres, crédibles et transparentes" en décembre 2010. Comme prévu, Moussa Dadis Camara confie la formation du gouvernement, le 30 décembre 2008, au banquier Kabiné Komara. Suite à la rencontre entre la junte et le secrétaire d'état français à la coopération Alain Joyandet, le 4 janvier 2009, le capitaine Moussa Dadis Camara réitère l'engagement d’organiser des élections libres et transparentes, à la fin décembre 2009 ; ni les membres du CNDD ni ceux du futur gouvernement de transition n’y seront candidats. |